vendredi 17 mars 2017

La Fibre dans l'Art (Fiber Art Fever)

Paty Vilo, artiste textile qui préside le collectif Fibert Art Fever http://www.fiberartfever.com/ (1), a eu la gentillesse de nous faire tenir La Fibre dans l'Art http://www.fiberartfever.com/2016/04/catalogue-2016.html, le catalogue publié courant 2016, et sur lequel je souhaitais me pencher depuis. Je pensais pouvoir sélectionner une ou deux artistes préférées, et faire un papier dessus. Mais ça ne s'est pas du tout passé comme ça. 

Il faut d'abord parler de l'objet, fruit mérité d'un travail considérable. C'est sobre, net, vernis mat doux au toucher pour les couvertures et photos brillantes de qualité pour les oeuvres Format carré, maquette claire, tout est au service de la présentation d'oeuvres qui ont intrinsèquement de fortes tensions visuelles.
Le contenu est organisé méthodiquement. Chaque artiste dispose de deux pages en vis-à-vis, et sur chaque page, une oeuvre.
Les commentaires sont renvoyés en fin de volume, avec une fiche minimale de présentation par artiste. Enfin un système d'index reprend les rubriques de la fiche. On peut ainsi retrouver qui a pour thématique " la mémoire " (sans doute la grande gagnante) ou qui utilise le verre comme matériau. Ce genre de classement a toujours ses limites, mais c'est bien utile, et c'est là aussi le fruit d'un :vrai travail.

C'est à la fois beaucoup et peu. On souhaiterait plus, bien sûr, mais pour une quarantaine d'artistes présentées, on arrive déjà à une centaine de pages, et la présentation succincte de l'artiste comprend une profession de foi minimum, les matériaux utilisés, et les bienvenus renvois vers les contacts sur le web.

Comme je le disais, mon intention était de feuilleter le catalogue pour en extraire une artiste dont le travail me parlerait plus particulièrement. Ce qui s'avéra difficile à mettre en oeuvre, tant le niveau de chacun des oeuvres met au défi de procéder à une sélection qui placerait de facto les autres hors les murs. Même aux affinités près, on a affaire à un panorama de l'art textile de France (et un peu autour) qui est cohérent par la qualité des oeuvres proposées.

Globalement, la qualité artsitique est de haut niveau, même si on espère ci ou ça. J'ai appris à faire la part de mes frustrations et celle de l'état de l'art.

On peut d'ailleurs s'en convaincre en voyant le nombre de photos prises lors d'expositions. La qualité de réalisation des oeuvres est étonnante, les installations sont impeccables, et le tout est à la hauteur des ambitions artistiques. Ce catalogue est une fenêtre ouverte sur une magnifique expo d'art textile, où une belle part des tendance est représentée.

On décèle quelques courants, on y reviendra avec le numéro d'Art T'ension comportant un dossier textile  Dans les influences, Annette Messager ou Louise Bourgeois ne sont parfois pas loin, mais on ne saurait reprocher à de telles figues tuélaires de circuler dans les couloirs. De là à dire que c'est souvent " intimiste ", couvrant un horizon de préoccupations allant de moi à moi-même, c'est peut-être une loi du genre, ou encore lié aux choix de sélection du collectif, quitte à risquer ce minimum de commentaire, qui me laisse sur ma faim (2)

Il reste donc à augmenter cette première impression en partant explorer les sites web des artistes. Les meilleures choses prennent du temps pour être découvertes, comme celles qui étancheraient mon inextinguible soif de réflexion. On peut pas tout dire en deux photos et deux phrases, et un catalogue n'est pas fait pour abriter des mémoires.

On se demande toujours si ce commentaire gît quelque part, fût-ce dans l'esprit de l'artiste. Ou bien tout cela consiste-t-il à poser des choses, à juxtaposer, en suivant l'inspiration, jusqu'à ce ce " ça parle", et que la matière se plie enfin aux volontés de l'artiste. (3)

C'est ce que nous allons tenter de découvrir. Pendant ce temps là, je vous recommande d'acquérir ce catalogue, un must have pour toute personne qui s'intéresse à l'art textile contemporain. Même s'il n'en représente qu'une partie, cela nous laisserait espérer une seconde édition, plus étoffée. J'espère ainsi que nous voyons ici la naissance d'une longue fratrie de volumes constituant une référence en documentation de l'Histoire de l'Art.




(1) Pour celles et ceux qui n'ont pas suivi sur mes autres blogs, je répète maintenant les liens en clair. C'est un peu lourd visuellement, mais cela permet de ne pas priver les versions papier de leur utilisabilité.

(2) Je sais qu'exposer cette intériorité si précieuse qu'est moi-même, et les arcanes de ce passionnant trésor, les buissons cachés de son labyrinthe végétal, constitue le socle de la majeure partie de l'art contemporain (en quantité), il n'y a donc rien à redire à cela. C'est juste que j'ai grandi à l'ombre des Donald Judd, des Lawrence Weiner, et autres grands ancêtres comme Tzara. Dans un cas comme dans l'autre, qu'il s'agisse de réfléchir ou de s'amuser, parle de soi ne " suffisait pas ", j'ai donc du mal à m'y faire, simplement.

Je me comporte comme un enfant le jour de Pâques, je soulève le moindre pot de fleurs, espérant découvrir dessous quelque gourmandise emballée dans le papier doré du discours. Si à la fin, il est un peu déçu, c'est bien fait : peut-on reprocher au monde de n'être pas comme on le souhaite. Mais bon, il semble que la valeur de cette ipséïté, peut-être parce qu'elle est récemment devenue une conquête sociale de masse, vienne de sa découverte même. Je m'autorise à être artiste en tant que femme, et le frisson de cette liberté récemment conquise, suffit à légitimer le contenu de l'exhibition. C'est un peu ce que fut le phénomène bikini dans les années 70. On exposait ce qu'on s'empresse de cacher aujourd'hui, parce que l'interdit venait d'être levé et que les bonnes raisons reprennent le dessus. Nous assistons peut-être à l'aube de l'art textile féminin, avec ce paradoxe qu'il puise ses racines en tant qu'artisanat, au féminin même. Ou alors ce n'est pas le jour de Pâques. C'est ça, j'ai dû me tromper de jour.

Débarrassé du " Regardez, c'est moi qui l'ai fait avec des coquillages", qui rappellent parfois les animations d'ateliers de TAP, j'attends avec impatience un féminin qui n'hésiterait plus à prendre sa part d'une réflexion décloisonnée du " Voici mes émotions, Seigneur, déposées à tes pieds.", à partir au vent du grand large. Mais bon, c'est ainsi, il faut que m'y fasse.

(3) Je me demande si, en tentant une synthèse qui est toujours plus facile a posteriori que pour son époque, le maître-mot de ces démarches ne serait pas " détournement". Cela m'est venu en lisant, sur un site de vente d'artisanat en ligne, la fiche d'un objet ainsi rédigée (je caviarde) : " Détournement d'une chaise [...] en étagère :[...]
Chaise découpée,[...] (pour garder la patine naturelle) et au final, cirée ; Une barre centrale pour poser serviette ou gilet ; Les 2 barres de côtés peuvent servir pour un gant de toilette,[...] Quelques "patchs"  (sic) en liège et en tulle ont été posées pour déco ; L'assise en paille a été vernis ;(sic) Une ancienne partie de serrure a été fixée en hauteur pour y poser stylos, marque-pages, pinceaux ou accessoires de maquillage ; [...]

Je me suis dit que finalement, tout était "détourné", là-dedans. On garde la patine naturelle, on récupère ce que les matériaux véhiculent de noble, de passé, d'émotif, et pour le reste, on détourne,les pièces, les serrures, tout. Nous vivons dans un monde de menuiserie en plastique et en alu, et on vénère le bois et le métal qu'on peut récupérer, ne serait-ce que pour leur " patine". C'est le steak de Soleil Vert... 


Et là, j'ai fait le lien. Tout ici " peut servir " à, et tout peut servir d'oeuvre d'art. Je récupère du bois, du verre, du fil, du tissu, je les assemble en les détournant de leur usage primitif. Le fil qui sert à coudre, je le " détourne ", le tissu qui sert à se vêtir, je le détourne, j'en fais des tas, les peluches qui servent à consoler les enfants, je les détourne, j'en fais des fétiches de victimes. Idem pour les techniques. Le crochet qui sert à faire des napperons, je le détourne pour en faire des maisons suspendues. Je détourne la déco pour en faire de la déco, je détourne la carte postale pour en faire une broderie, la broderie pour en faire un portrait, le portrait pour en faire une poupée, la photo pour en faire de l'appliqué, l'appliqué pour en faire un tas de photos, le tas pour en faire des boules, les boules pour en faire des tas, des coulées qui pendent, des fils tendus, d'où pendent des tas de boules, à l'infini je " détourne".  
A l'infini je remplis les salles des presbytères abandonnés, des biennales organisées pour attirer la manne touristique.

Mais où aboutissent tous ces tournants ? La fuite en avant de ces détours, pour arriver où, pour dire quoi ? Comme dit un critique dans le numéro d'Art Tension, " une impeccable maîtrise technique, et un manque de propos". On m'objectera qu'il n'y a rien à dire, et que tout ce qu'il y aurait à dire en la matière pue. Ok, ce n'est pas complètement faux non plus. Ce n'est pas parce que j'ai du mal à danser en rond qu'il faut que je critique ceux qui le font bien, ok.

Récupération et détournement sont les mamelles de l'art contemporain. On prend ce qui traîne, et on tente de faire oublier son vrai  visage en le frottant, comme la clef de Barbe-Bleue, donc on le " détourne ". On se détourne de son humble origine, on oublie qu'on l'a tiré du ruisseau. Comme dans My Fair Lady, on s'extasie sur les progrès qu'il fait en devenant oeuvre d'art. C'est une sorte de mise en musique dépenaillée des préceptes de Duchamp, accommodés à la sauce congés payés... La démocratisation qui suit l'appropriation. C'est vrai que c'est lui qui a ouvert ça, l'art caddie de supermarché. Je prends ce qui m'arrange dans le rayon, et ça fait un repas.Ce qui pose la question de savoir si la chaise telle qu'elle était n'était pas mieux.

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